« Là, devant la feuille blanche, quand on arrive avec son idée, indécise, vague, flottante, et qu’il faut couvrir cette feuille de papier de pattes de mouches noires donnant une solidification exacte, logique, rigoureuse, au brouillard de votre cervelle, les premières heures sont vraiment dures, sont vraiment douloureuses. »
(De Goncourt, Mémoires, Echo de Paris, du 5 décembre 1891.)
En effet le travail intellectuel ne peut s’obtenir qu’au prix de la soumission absolue de l’homme impulsif à l’homme de volonté, pour quelques instants. Mais un entraînement tout particulier est nécessaire à cet effet, sous peine d’impuissance complète dans la réalisation. Victor Hugo écrivait toujours à heure fixe, la plupart des écrivains ont des techniques bien personnelles pour soumettre leur cerveau à la réalisation.
Enfin le grand jour est arrivé, vous êtes devant votre traitement de texte préféré. Après des crise de paresse, de pessimisme, vous voici enfin attelé à votre travail de réalisation intellectuelle. Vous vous figurez que l’effort de volonté que vous avez dépensé pour en arriver là est le seul nécessaire et que, maintenant, tout va marcher sans encombre.
Mais à peine êtes-vous sur le point d’écrire, de dessiner ou de composer, qu’un immense besoin de sortir et de marcher s’empare de vous. Il vous semble que, dehors, l’idée actuellement quelques peu obscure va se préciser. Ce besoin prend bientôt une telle importance que vous vous levez, vous laissez là votre travail, et vous sortez. Vous avez succombé au piège et , bien entendu, votre idée n’est pas plus claire qu’auparavant, loin de là.
Vous n’avez pas cédé et votre volonté a guidé votre cerveau. Le besoin physique disparaît, comme par enchantement et une soif assez vive se fait sentir progressivement, à mesure que le travail cérébral s’accentue. Encore un piège, car chaque gorgée de liquide absorbée entraîne une partie de votre force et va reculer d’autant la réalisation projetée.
Mais vous dominez encore cette sensation et enfin vous commencez à produire. C’est alors que le cerveau prend les choses en main et entre en action. Les besoins physiques se taisent, mais les émotions sentimentales viennent les remplacer. Les images de luttes passées, des actions d’autrefois, des ambitions de demain se dessinent peu à peu et une force en apparence invisible vous pousse à laisser tomber, à vous renverser en arrière et à laisser aller votre esprit à la douceur mélancolique ou à l’ardeur impétueuse des rêveries qui s’ébauchent. Et votre oeuvre va encore une fois rester en suspens. Et nous ne parlons pas de l’action combinée du besoin d’activité et des sentiments qui s’ajoutent souvent à ces impulsions isolées.
Il reste maintenant à décrire le plus dangereux des pièges à éviter, celui auquel se font prendre à coup sûr presque tous ceux qui ont su résister aux précédentes réactions. Quand vous avez réussi à résister au besoin d’action, d’aliments ou d’excitants, à la colère, à l’énervement, aux émotions sentimentales tout s’arrête d’un coup, illuminé d’une idée merveilleuse, jusque là inaperçue, et qui va vous ouvrir de grandioses horizons encore inexplorés. Après cette idée une autre encore, puis une série, et tout cela est tellement inespéré, tellement ravissant, que vite on se jette sur le papier pour prendre des notes…en s’éloignant progressivement de son sujet. Quand on revient à soi, le cerveau, fatigué par l’effort qu’il vient d’accomplir, n’a plus la force d’aller plus loin. On range soigneusement les notes précieuses qu’on vient de prendre, et c’est ainsi qu’on emplit chaque jour ses tiroirs de notes et qu’on ne peut jamais venir à bout d’achever son oeuvre. C’est le mode de réaction de la sphère intellectuelle, qui, ne voulant pas se plier au despotisme de la volonté qui la contraint pour un moment à l’immobilité, tente l’esprit de l’auteur par la beauté de ses idées.
La connaissance des ces actions du cerveau et des plus utiles, car c’est là le moyen de les éviter. Pour vous réaliser vous ne devez jamais perdre de vue l’objectif. Rappelez-vous la légende des sirènes.
Texte librement adapté des travaux de Papus (Docteur G.Encause) en 1924. Occultiste occidental qui abandonna les sciences occultes suite à sa rencontre avec le maître Philippe de Lyon au bénéfice d’une spriritualité Christique.